Un jour un chasseur : Tribune

Nous sommes un groupe de cinq amies de Morgan Keane, tué par un chasseur le 2 décembre dernier. Après la mort de notre ami, nous avons décidé d’agir. Suite aux diverses réactions sur les réseaux sociaux, il nous est apparu que cet “accident” n’était pas isolé, et que les victimes de comportements abusifs liés à la chasse étaient nombreuses. Nous avons senti le besoin de la population de s’exprimer, et nous avons créé Un jour un chasseur, d’abord sous la forme d’une boîte mail destinée à recevoir des témoignages de ces abus, puis d’un compte Instagram et d’’une page Facebook.

Le 2 décembre dernier, en plein confinement, Morgan Keane a été abattu par un chasseur alors qu’il coupait du bois à proximité de sa maison. Il avait 25 ans et il aimait la vie, le monde et la nature.

Les réactions ont été immédiates tant sur les réseaux sociaux que dans les médias et la presse ; partout, des témoignages de sympathie, de chagrin et de détresse. Partout aussi, cette colère, accentuée par la mort tragique de Morgan, et avec elle, un constat, indéniable et nécessaire : trop, c’est trop.

Pour nous comme pour d’autres, la mort de Morgan a été un choc violent. Au chagrin s’est ajouté le besoin impérieux d’agir, de changer les choses, vite, pour qu’un tel drame ne se reproduise jamais.

Mais comment faire, face à l’organisation calibrée des fédérations de chasseurs, à la puissance des lobbies et à l’absence totale de réaction du gouvernement, qui continue allègrement d’ignorer le sentiment d’injustice et d’insécurité d’une immense majorité de citoyens ?

Il nous est d’abord apparu la nécessité de libérer la parole. D’oser enfin, publiquement, dire nos craintes, notre colère et notre impuissance.

Nous avons alors créé une boîte mail destinée à recevoir des témoignages de comportements abusifs liés à la chasse. Très vite, les récits ont afflué ; nous avons pris conscience que le problème était bien plus profond que nous l’avions imaginé et nous avons décidé de publier ces témoignages sur les réseaux sociaux. En trois semaines, notre compte Instagram a largement dépassé les 1000 abonnés, et nous avons reçu d’innombrables marques de soutien de la part de particuliers comme d’associations, d’élus, de politiques, ou de personnalités publiques.

Les témoignages reçus, tous plus effarants les uns que les autres, relatent l’inquiétude et la peur viscérale ressenties en période de chasse, y compris par certains chasseurs, et font état de différents types d’infractions : maltraitante animale, non-assistance à personne en danger, violation de la propriété privée, chasse en-dehors des horaires réglementaires, menaces de mort, intimidation, insultes, coups et blessures, violation du droit de voisinage forestier, blessures mortelles par balle d’animaux domestiques, dans certains cas volontaires, et j’en passe. Si évidente soient-elles, ces infractions ne font, sauf exception, l’objet d’aucun procès.

D’abord car la plupart des témoins souhaitent garder l’anonymat par peur de représailles, et n’osent pas porter plainte. Et comment ne pas les comprendre, lorsque ceux que l’on souhaite dénoncer sont non seulement lourdement armés, mais également protégés par les institutions, les autorités et le président de la République, Emmanuel Macron lui-même, qui avance main dans la main avec Willy Shraen, président de la Fédération Nationale des Chasseurs et œuvre en faveur des chasseurs depuis son élection, au détriment des habitants et usagers des campagnes.

Ensuite, car ceux qui osent dénoncer ne sont, pour la plupart, pas écoutés, et voient leur plainte classée sans suite, leur lettre recommandée laissée sans réponse et leurs appels à l’aide ignorés. Cette indifférence collective pose question, mais la raison, bien qu’inexcusable, en est simple : les chasseurs sont partout, jusque dans les mairies, les gendarmeries, les préfectures, les tribunaux, le parlement.

Enfin, car il est parfois difficile de déterminer les responsabilités de chacun, tant les règles qui régissent la chasse fluctuent selon les départements, le type de chasse, la période de l’année, etc. S’il n’est pas impossible connaître l’ensemble de ces règles, il est très compliqué d’y voir clair, entre règles internes aux fédérations de chasseurs, prescriptions de l’ONCFS et arrêtés préfectoraux. A-t-on le droit de se déplacer en véhicule lors d’une battue ? De contacter ses collègues par téléphone ? D’être posté à moins de 100 mètres d’une habitation ? De nourrir les animaux sauvages ? De les élever ? L’auteur d’un tir dans le mur d’une maison peut-il être puni par la loi ?

À ces difficultés s’ajoutent le corporatisme des chasseurs et l’omerta qui règne au sein même des fédérations de chasseurs.

La dépénalisation des comportements abusifs liés à la chasse pousse bon nombre de chasseurs à nier toute responsabilité collective en dépit de l’insécurité ressentie par la population. S’ils ne peuvent que regretter un accident lorsqu’il s’en produit un, nombre d’entre eux oppose à cela qu’il faudrait alors également supprimer les voitures, les vélos ou les piscines, qui sont tout aussi dangereux et provoquent bien plus de morts que la chasse…

Cet argument, absurde, est aussi indéfendable que ridicule. Comment peut-on comparer la chasse au fait de prendre sa voiture pour aller travailler ou chercher ses enfants à l’école ?

Il n’y a rien d’anodin dans le fait de sortir dans la nature avec une arme de guerre à la main, dont la fonction est d’entraîner la mort.

Certes, il y a mille façons de mourir, mais il n’y en a guère de plus cruelle que celle de se faire tuer chez soi ou en se baladant dans les bois, lors d’une activité supposée sans risque, à cause d’une autre activité à laquelle on ne prend pas part.

Nous demandons aux élus locaux, aux députés, aux ministres, à Monsieur le Président de la République, Emmanuel Macron, de prendre leurs responsabilités. Parce qu’on ne va pas se taire, plus maintenant, parce qu’il est grand temps de cesser de privilégier un groupe d’individus au détriment de l’écrasante majorité de la population qui a peur de sortir de chez elle et qui n’a pas d’autres armes que la parole pour lutter contre cette injustice. Car si plus d’un million de chasseurs représentent un argument électoral de taille, nous sommes bien plus nombreux à souhaiter voir changer en profondeur des lois qui, de toute évidence, ne garantissent ni notre sécurité, ni notre bien-être, et sont loin d’être adaptées à la société contemporaine, qui n’est plus celle des siècles passés.

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